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Mini-site critikat du Festival Cinéma du Réel 2009

Bienvenue sur le mini-site critikat.com consacré au Festival Cinéma du Réel. Critikat vous propose de suivre l'actualité du festival qui se tiendra du du 5 au 17 mars 2009 grâce à ce mini-site où vous pourrez notamment trouver une sélection de critiques des films en sélection.


Le palmarès complet de l'édition 2009

Les différents jurys ont tranché, voici le palmarès de cette belle édition 2009. Rendez-vous le 25 mars sur Critikat pour un bilan complet du 31e Cinéma du Réel.


Jury international:

- Grand Prix Cinéma du réel: Below Sea Level de Gianfranco Rosi (États-Unis, Italie)

- Prix international de la Scam: Robinsons of Mantsinsaari de Victor Asliuk (Allemagne, Finlande, Pologne)

- Prix du court-métrage: Over Jorden, under Himlen/Above the Ground, Beneath the Sky de Simon Lereng Wilmont (Danemark, Egypte)

- Prix Joris Ivens, attribué à une première œuvre: Chaiqian/Demolition de J.P. Sniadecki (États-Unis)

- Mention spéciale du jury: Los Herederos/Les Héritiers de Eugenio Polgovsky (Mexique)


Jury des jeunes:

- Prix des jeunes – Cinéma du réel: Below Sea Level de Gianfranco Rosi (États-Unis, Italie)

- Mention Spéciale: Xianshi shi guoqu de weilai/Disorder de Weikai Huang (Chine)


Jury des bibliothèques et du patrimoine:

- Prix des bibliothèques: Revolutsioon, mida polnud/The Revolution That Wasn’t de Aljona Polunina (Estonie)

- Mention spéciale: California Company Town de Lee Anne Schmitt (États-Unis)

- Prix patrimoine de l’immatériel: Le Pays à l’envers de Sylvaine Dampierre (France)


Culturesfrance:

- Prix Louis Marcorelles: Ecchymoses de Fleur Albert (France)


Jury RED (Réseau d’échange et d’expérimentation pour la diffusion du cinéma documentaire):

- Prix Red - Vectracom: Revolutsioon, mida polnud/The Revolution That Wasn’t de Aljona Polunina (Estonie)


Comité de sélection du festival:

- Bourse Pierre et Yolande Perrault: California Company Town de Lee Anne Schmitt (États-Unis)

L'Exil et le Royaume de Andreï Schtakleff et Jonathan Le Fourn [Panorama français]

Ce premier long-métrage documentaire de Andreï Schtakleff et Jonathan Le Fourn est un grand acte de résistance contre la politique déshumanisée menée par notre pays, notamment celle de Sarkozy et sa bande. On est ici à Calais – on pourrait être dans un autre lieu -, auprès d’individus, héros magnifiques, qui aident les migrants à survivre et à gagner des territoires qui pourraient les accueillir. Par les paroles lyriques d’un narrateur, qui semble être un ancien résistant, les sans-papiers sortent du statut d’étrangers sans noms et de masses incertaines pour devenir des êtres à part entière ; ils relèvent du mythologique : le métrage leur donne un aspect sacré en les rendant tout simplement humain. Lors d’une séquence touchante, un employé communal sympathique nous explique avec une belle naïveté comment il s’occupe d’enterrer les corps des individus qui ont risqué leur vie pour atteindre d’autres contrés. Les paroles de cet homme, pourraient prêter à sourire par l’aspect absurde des situations qu’il décrit ; elles ne font que renforcer l’horreur d’une réalité inacceptable. Ce qui est fort dans ce documentaire, c’est que les réalisateurs nous montrent les difficultés des travailleurs sociaux, des bénévoles et autres révoltés au grand cœur – le personnage Moustache – qui se battent avec leurs propres moyens afin d’aider des personnes au bord de la rupture. Ils sont fichés, écoutés par la police, mais ils refusent d’adhérer à notre tragique déshumanisation. C’est fort et beau, comme ce narrateur venant faire écouter Le Chant des partisans lors d’une réunion d’ancien combattant. Un véritable acte de résistance contre un patriotisme qui vire à la xénophobie.

Complaisance du passé : "Diffamation" de Yoav Shamir [Compétition internationale]

Yoav Shamir, réalisateur israélien, débarque au siège de l’ADL, Anti-Defamation League, agence de lutte contre l’antisémitisme. Il a l’air un peu naïf et plein de bonne volonté pour faire un film sur ce qu’est l’antisémitisme aujourd’hui. On pourrait s’attendre à un parcours haletant d’un pays à l’autre pour capter les débordements et les idées reçues. Or il apparaît bien vite que l’idée reçue n’est peut-être pas là où on l’attendait. L’ADL ne fonctionnerait pas sans l’antisémitisme et il pourrait bien qu’elle tire un certain profit du phénomène, voire l’exagère parfois. Parallèlement à son séjour auprès Abraham Foxman, le président de l’ADL, Shamir suit le voyage très initiatique de jeunes Israéliens en Pologne sur les traces des victimes de la Shoah. Ce voyage dans la mémoire se révèle vite un lavage de cerveau, des « éducateurs » se chargeant de bien mettre dans la tête des adolescents que la Pologne est un danger pour les juifs, que les néo-nazis s’y promènent et que d’une manière générale, une bonne partie du monde est antisémite.
A travers ses rencontres, Shamir fait entendre des voix discordantes qui décrivent l’antisémitisme comme – pour une part – un fantasme résultant du souvenir plus ou moins habilement entretenu des persécutions qu’ont connu les juifs à travers l’histoire. Fantasme largement encouragé par les media, et qui selon les interviewés et l’auteur, serait aussi souvent un business. C’est la thèse de Norman G. Finkelstein dans son livre L’industrie de l’Holocauste (2002). Mais Yoav Shamir, s’il est dommage qu’il ne laisse pas les membres de l’ADL réagir à cette question et ne montre forcément qu’un morceau de l’iceberg, ne cherche finalement pas à polémiquer, plutôt à faire évoluer les mentalités. Dans un procédé un peu énervant qui fait formellement ressembler le film à un reportage télévisuel, Shamir parle beaucoup plus de ses interrogations en voix-off qu’à ceux qu’il rencontre, souvent d’eux-mêmes éloquents. Arrêts sur image, effets et montage dynamisants, coups de zoom qui laissent le spectateur inactif, le film a pourtant le culot et le mérite de remettre en question une tendance générale : le culte du passé et de la mémoire, qui, trop poussé, produit exactement l’inverse de l’effet escompté.

Murs-murs : "La Cité des Roms" de Frédéric Castaignède [Panorama français]

Avec la Roumanie et la Slovaquie, la Bulgarie compte la plus grande communauté Rom, minorité transnationale d'environ 10 millions d'individus en Europe. Frédéric Castaignède a posé sa caméra dans le "quartier" de Nadejda dans la ville de Sliven. Les mots ségrégation et ghetto ne sont pas de trop pour décrire une situation qui provoque un saisissement visuel : des murs d'enceinte rehaussés de barbelés enserrent des rues défoncées et misérables où traînent beaucoup d'enfants et quelques vieilles lada. Un passage souterrain passant sous la gare relie la Cité à l'agglomération. La qualité du film est de ne pas se situer dans la folklorisation (les us et coutumes) ou dans la simple dénonciation, mais de placer la question sur la place publique de la ville de Sliven et sous le regard du citoyen-spectateur. Ceci en montrant le travail de déségrégation scolaire, les Roms ont des écoles séparées, mené par une ONG Rom. Puis c'est l'heure des élections ; les candidats redécouvrent cette minorité et draguent leur vote dans d'atroces manoeuvres : achat de voix pour l'un (ah! les footballeurs reconvertis dans la politique...) et démagogie forcenée pour l'autre. Si les scènes tournées dans le café Stefka s'avèrent peu convaincantes, ce documentaire a le mérite d'ouvrir une fenêtre qui refuse le manichéisme pour mettre en valeur toute la complexité de la situation. Frédéric Castaignède s'attache à montrer les nombreuses frontières, les invisibles n'étant pas les moindres : rejet contre méfiance, culture du préjugé et alimentation de celui-ci par les victimes de la ségrégation.

Hors cadre : "Le Dictionnaire selon Marcus" de Mary Jimenez [Compétition internationale]

Avec la mention au générique de "Marc" dans le rôle de "Marcus", Mary Jimenez ouvre sans fard son film à la fiction. Marcus a voué jusqu'ici sa vie à aider les prisonniers en cavale, une manière pour lui d'alléger la souffrance de prisons qu'il ne connait que trop bien. Son palmarès judiciaire effectivement très impressionnant défile lors du générique. Les étapes d'une enfance brisée sont également convoquées, roman de la formation d'une éthique existentielle bien à lui. Sur une base tout à fait documentaire, la cinéaste tisse une mise en scène de la parole de Marcus, en retournant sur des lieux, en jouant sur le hors-champ et de nombreux décadrages et recadrages. La parole est tellement porteuse d'images et d'une dimension romanesque que l'on se lasse un peu de ces procédés qui ont tendance à en parasiter l'accès. Comme on ne comprend pas très bien ce qui pousse la réalisatrice à placer Marcus, homme libre par excellence, en prison et à le filmer par un oeilleton pour les besoins du film. Stéphane Mercurio, par ailleurs membre du jury, a montré dans A Côté combien le milieu carcéral peut résonner de manière amplifiée sans même pénétrer dans le cadre. Malgré ces réserves, il reste que Le Dictionnaire selon Marcus est le portrait troublant d'un homme à la fois émancipé et prisonnier. Blessé aussi. Les mots froids d'un dictionnaire peuvent devenir tout à coup particulièrement émouvants ; "receler : retenir en soi une chose cachée et secrète."

Palmarès : J - 3 [Compétition internationale]

S'il reste encore de nombreux films à découvrir, il est possible de se risquer à un premier tour d'horizon. Alors que Javier Packer-Comyn était attendu au tournant ; un premier constat s'impose : la sélection est d'un haut niveau. Les fausses notes sont rares, même si l'on est tout à fait dubitatif concernant Preparativi di fuga de Tommaso Cotronei. Pour le reste, les attentes sont largement comblées avec un ensemble homogène en qualité et varié en terme de propositions cinématographiques. Il reste que California Town Company se distingue très nettement par son geste emprunt de radicalité et un propos qui dépasse le constat pour proposer une méditation sur le rêve américain. On ne comprendrait pas très bien que Lee Anne Schmitt soit absente du palmarès 2009. Derrière cette dernière, ça se bouscule sérieusement entre l'approche particulièrement convaincante de Jorge Leandro Colàs dans Parador retiro ou l'exploration post-traumatique de la ville arménienne de Gyumri proposée par Jana Sevcikovà dans le film éponyme. Difficile de passer sous silence l'évocation sensible de l'identité Algérienne de La Chine est encore loin de Malek Bensmail ou celle tourmentée de la Russie dans Revolution That Wasn't d'Aljona Polunina. Quant à Robinsons of Mantsinsaari de Victor Asliuk, c'est incontestablement un beau film, mais sa présence dans le palmarès ferait un peu doublon avec la victoire de Hölunderblutte l'an dernier. Et Wang Bing dans tout ça? L'Argent du charbon n'a rien de décevant, mais il lui manque une amplitude qui aurait trouvé son expression dans davantage de durée. Côté court-métrage, on ne devrait pas être très loin du compte en pointant Alle Kinder bis auf eines de Noëlle Pujol et Andreas, mais Job en de hollandse vrijstaat de Rosemarie Blank ou Over Jorden, under Himlen de Simon Lereng Wilmont pourraient figurer en bonne place.

Être Américain en 2008 : "Americana" de Topaz Adizes [Compétition internationale]

Après le remarquable California Town Company, Americana propose un voyage au coeur des États-Unis certes moins original, mais qui a le mérite d'être instructif et de poser sa caméra dans des endroits bien choisis : dans la petite ville de Needles en Californie et de par le monde. Dans le second cas, des ressortissants des États-Unis sont confrontés à des lieux chargés : aux portes d'un Orient instable (Istanbul), en ex-Yougoslavie (Belgrade), à Hiroshima ou au Vietnam... La position est souvent intenable : les États-Unis ont tout sauf la cote. Le malaise est palpable entre les deux copains d'université, l'ami serbe balance à celui américain une bien cinglante réplique : "on veut la liberté, pas la vôtre". Avant cela, le cinéaste a saisi quelques plans de la capitale Serbe portant encore les stigmates des bombardements de l'OTAN en 1999...

Ces passages pour le moins délicats à l'étranger servent de contrepoint à ce que l'on découvre de Needles, où bat le coeur de l'Amérique. On assiste un peu médusé à tous les rituels du pays. Réunions d'anciens combattants, religion, remise des diplômes, milice de défense civile, sports US ; ce cérémonial qui semble bien folklorique est actif et rassemble une population dotée d'un sens aigu de la communauté. L'usage à foison du "We" l'atteste également. On suit deux jeunes hommes qui font le choix de s'engager dans une armée qui a pignon sur rue pour recruter. Il ressort d'Americana que les États-Unis s'apparentent à une conscience, et plus encore à une croyance. Le traitement visuel des passages hors des États-Unis est sobre alors que Needles est saisie avec une tendance à la belle image. Si la démarche peut lasser, c'est un peu le cas, il s'agit aussi d'une malicieuse mise en abyme de la représentation des Américains par eux-mêmes, du moins tels qu'ils voudraient être vus.

Onde de choc : "Gyumri" de Jana Sevcikovà [compétition internationale]

En 1988, la ville de Gyumri fut détruite par un séisme. Pour un tiers, les victimes (de 25 000 à 80 000) sont composées d'enfants. Vingt ans plus tard, la cinéaste tchèque filme un deuil impossible et la vie malgré tout. Dans la séquence d'ouverture, la ville, comme gommée, est remplacée par des paysages pastoraux. Suivent des images d'archives à la facture rossellinienne, dignes d'Allemagne année zéro, qui documentent le drame.

Puis vient le temps de la parole, des témoignages souvent frontaux ; les yeux des parents sont plongés dans l'objectif de la caméra, ici véritable medium, comme une adresse aux morts. On découvre des cultes secrets, des rituels parfois morbides, des stratégies de communication avec les morts, notamment à partir des objets qui furent en leur possession le jour du séisme. Selon une tradition arménienne qui consiste à nommer les enfants du nom d'un mort, beaucoup des nouveaux-nés l'ont été de celui des victimes. Ces dernières se perpétuent dans le corps d'un autre, l'un des frères dit ne former d'une seule et même âme avec son prédécesseur.

Le filmage est des plus soignés, notamment lorsque Jana Sevcikovà déambule dans un logis vide, comme si un fantôme allait surgir. Aussi les panoramiques, travellings et même quelques plans à la grue témoignent des cicatrices et des plaies de Gyumri. On apprend que de nombreux habitants estiment qu'il ne s'agissait pas d'un tremblement de terre et reporte la faute sur l'URSS. Quoiqu'il en soit, on rejoint une construction mythique au sein de laquelle ces enfants sont des figures de sacrifiés.

Dessine-moi un cirque : "Above Jorden, under Himlen/Above the Ground, Beneath the Sky" de Simon Lereng Wilmont [Compétition internationale]

Il s'agit d'un film simple et plein de grâce, marqué par une dureté sous-jacente : un jeune acrobate cairote d'environ dix ans rêve d'appartenir au Cirque National Égyptien. Il pratique l'icarianisme, discipline consistant à voltiger sous l'effet des pieds d'un partenaire, ici le massif Kamal, allongé sous lui. L'usage du gros plan fait merveille pour saisir les entraînements, les performances sont déconstruites pour laisser apparaître les détails des contorsions du corps. La tristesse d'un enchaînement mal accompli ou le rictus pudique et contenu d'un contentement s'inscrivent sur le visage angélique. Avec des plans plus larges, la caméra le présente aussi dans son quotidien et son intimité, on ressent une très belle relation de confiance et de complicité entre le filmeur, qui fut lui-même acrobate, et son sujet. Over Jorden, under Himlen est un film limpide sur la conviction des rêves d'enfant, tout en laissant ouverte la question du devenir adulte de ce corps agile et léger.

Possibles iraniens : "A People in the Shadows" de Bani Khoshnoudi [Compétition internationale]

Dresser un portrait de Téhéran est un véritable défi tant la société iranienne est marquée par une insondable complexité. La réalisatrice immigrée aux Etats-Unis depuis 1979 y répond avec patience, par petites touches, en faisant émerger la parole des habitants, en se mettant aussi à l’écoute du pouls de la mégapole de 14 millions d’habitants, de ses flux et de son architecture. L’organisation d’un jeu de miroir entre le passé, la révolution de 1979 et la guerre contre l’Irak, et le présent est également convoqué. A People in the Shadows est en effet chapitré comme suit : « Cercueil d’aujourd’hui », « Martyrs de demain » et « Fantôme d’aujourd’hui ».

Un zapping télévisuel s’intercale, on y perçoit tous les possibles de l’Iran du présent ; une série à l’eau de rose, de l’information en continu, une chaîne de télé-achat puis une de télé-prière s’y déploient. Dans un pays où le mot d’ordre officiel demeure que « le sang des martyrs purifie la société », les images de Bani Khoshnoudi portent une chose et sa contradiction. La langueur du rythme donne la précieuse possibilité de penser et on navigue perpétuellement entre deux impressions. Une belle démarche documentaire qui laisse entrevoir tous les possibles d’une société tiraillée.

PS : le film est projeté le vendredi 13 mars à 18h et le samedi 14 à 17h15

Vers l'Est : "Was übrig bleibt/Left Behind" de Fabian Daub et Andreas Gräfenstein et "Robinsons of Mantsinsaari" de Victor Asliuk [Compétition internationale]

Presque dans une ambiance de baguenaude, obtenue grâce à une musique farceuse, on suit dans le court-métrage Was übrig bleibt les agissements de braconniers de la houille en Haute-Silésie. Le charbon affleure le sol, il n’y a qu’à creuser pour ces contrebandiers jouant au chat et à la souris avec les autorités, du fait d’un commerce parfaitement proscrit. Il s’agit d’une stratégie de survie dans cette région noire et laborieuse qui n’en a pas fini de se remettre de la période post-communiste. Fascinante scène où l’on découvre les deux travailleurs au travail au fond d’un puit clandestin, le souffle court (inutile de dire que la chose est d’une extrême dangerosité, pas seulement pour les poumons) et les outils produisent une matière sonore très musicale pleine de vie et de souffrance. Mais Lukasz et Jacek, comme bien d’autres, prennent la liberté de l’illégalité pour se tenir droits et fiers.

L’île des Robinsons of Mantsinsaari, d’abord finnoise puis devenue Russe après 1944, a accueilli une trentaine de familles et bien davantage de bagnards en 1952. Il reste aujourd’hui deux occupants qui ne se parlent pas (plus ?) : un Biélorusse et un Finnois. On découvre le premier, Alexej, dans son intérieur : photos de Lénine, de femmes à poil et de Loukatchenko, drapeaux biélorusses y sont disposés. Les deux sont des arpenteurs, l'un de la terre, l'autre de l'eau, de cette île où la nature reprend ses droits sur les vestiges des temps révolus. Sans que cela soit infamant, l’espace, les éléments et les animaux, un cheval et deux chiens, sont filmés avec la même valeur que les deux bougres. Déjà primé du Cinéma du Réel en 2002 pour le court-métrage Kola, Victor Asliuk sait y faire pour épouser le rythme de la nature, pour capter les lumières de l’aurore ou le bruissement d’un vent menaçant. La relation au monde du cinéaste n’est pas sans rappeler celle de Volker Koepp (Grand Prix l’an dernier pour Holunderblüte), la prise de parole en moins puisque l'on a affaire à des taiseux. On assiste à un dérèglement absurde du réel (un tracteur tiré par un cheval) dans cet environnement confiné où Chappi, le chien du Finnois, fait figure de trait d’union et de médiateur entre les deux trappeurs. Nul renseignement sur les cause de la discorde, mais le spectateur dispose d’un potentiel bien fourni pour se raconter l’histoire de ces deux-là.

Cimetières des rêves américains : "California Company Town" de Lee Anne Schmitt [compétition internationale]

Le contenu de la programmation ne laissait guère planer le doute : les Etats-Unis vont être autopsiés sous toutes les coutures en cette année édition 2009, la fin de l’ère Bush évidemment (Redemption de Sabrina Wulff, Americana de Topaz Adizes) ainsi que la fameuse crise qui n’en finit plus de se déployer (Below Sea Level de Gianfranco Rosi), là-bas et ailleurs. California Town Company n’a pas fait l’unanimité, mais les convaincus ont appuyé franchement leurs applaudissements. Il s’agit d’une visite stupéfiante de cet État qui personnifie l’étape ultime de la conquête du territoire et de l’American Dream. De villes déchues en contrées vidées de toute présence humaine, Lee Anne Schmitt expose les affres du libéralisme et de la privatisation des lieux : villes fantômes, nature pillée et contaminée, friches industrielles, complexes militaro-industriel de la guerre froide aujourd’hui désaffectés. Autant d’espaces qui ne durent que le temps du profit et qui semblent avoir été vampirisés et dévitalisés, comme atteint d’un invisible et terrifiant virus toxique.

Le propos est osé, proche d’une radicalité que l’esthétique accentue. Une voix-off dirige l’itinéraire, elle présente froidement le pedigree de sites bâtis par les compagnies privées qui allaient jusqu’à détenir le seul syndicat autorisé. Seuls quelques travellings viennent rompre la fixité des images en 16 mm ; les lieux sont remarquablement saisis, grâce à un sens du cadre et de la durée. La démarche, tout à fait assumée, renvoie clairement aux films politiques et contestataires des années 1960 et 1970. En faisant appel à l’esthétique des propagandes commerciales des années 1950 (dont le moindre n’est pas le film promotionnel narré par Ronald Reagan et financé par une compagnie pétrolière), un jeu de miroir et de contrepoint iconographique s’organise. La matière sonore bruitiste et entêtante, ponctuée de discours édifiants contredits par l'image, accentue l’idée de cauchemar. La déambulation aboutit dans la Silicon Valley, lieu propret et prospère de l’utopie des hautes technologies faisant suite à celle de l’industrie. Et il faudrait être bien naïf pour y voir la promesse d’un avenir radieux.

Un samedi au Cinéma du Réel [compétition internationale et panorama français]

Maux pour maux

Ecchymoses de Fleur Albert prend place dans la compétition française, il ne manque pas de charme mais on reste sur un sentiment mitigé. Des adolescents défilent devant une infirmière scolaire débordante d'humanité, une galerie des tourments adolescents est dressée ; il s'agit du lieu des bobos et le réceptacle de maux plus profonds, ceux de l'âme. On s'émeut et on sourit, mais la narration manque de respiration et de surprise une fois le film installé. Un geste cinématographique plus affirmé, en terme de point de vue et de traitement de l'espace, aurait sans doute donné plus de force à Ecchymoses.

Maux sociaux

Parador Retiro/Retiro Shelter (compétition internationale) de Jorge Leandro Colàs a nécessité trois ans de tournage à Buenos Aires. Parador Retiro est un foyer qui s'avère le réceptacle de la misère et de la marginalité d'un pays qui se relève mais dont les inégalités sociales sont particulièrement creusées. Avec un repas, une douche, un foyer et des soins médicaux, l'institution permet de maintenir une certaine dignité. Le premier plan donne le ton de ce documentaire basé sur l'observation. L'immense hangar est saisi dans sa diagonale, impressionnante perspective que ces rangées de lits formant un dédale. L'état de présence au monde est parfois faible, certains produisent des constructions mentales confuses et paranoïaques. L'irruption d'un thésard permet à Jorge Leandro Colàs d'instaurer à deux reprises un dispositif apparenté à l'entretien : comment êtes-vous arrivé ici? Mais son souci est ailleurs : saisir les contorsions des corps pour se maintenir, tant bien que mal, debout et dans leur condition d'homme.

Wang Bing complet : même pas mal!

Ce n'est pas peu dire que le public est au rendez-vous pour cette édition 2009. Et quand se profile la projection du dernier film de Wang Bing en compétition internationale, L'Argent du charbon, la foule est carrément impressionnante. Le verdict tombe : complet. Mais votre obligé avait pris ses précautions... Après un détour par une fiction (Brutality Factory, segment du film collectif L'État du monde), Wang Bing revient à l'enregistrement du réel et suit la route du charbon de son extraction dans la province du Shanxi jusqu'à son débouché portuaire de Tianjin. À l'Ouest des rails était basé sur un lieu, sa destruction et ses couches humaines et temporelles. Le cinéaste, en filant le train de ce charbon, se situe ici dans le déplacement entre une multitude de lieux. La caméra est toujours accroché au corps de Wang Bing, les deux entités semblent confondues pour saisir les êtres au travail, des corps noircis parfois spectraux, et la transaction commerciale sous le signe de l'invective et de l'intimidation. Un tableau stupéfiant des rapports sociaux et économiques chinois nous est livré. Un petit regret tant le travail du cinéaste chinois gagne en amplitude avec le temps, le film aurait gagné à être plus long...

Mots pour mort

Alle Kinder bis auf eines/Tous les enfants sauf un (compétition internationale) de Noëlle Pujol et Andreas Bolm est le portrait d'un groupe de gamins hongrois touché par la mort d'un des leurs, Karsci. Avec un matériau disparate (dessins, jeux d'enfants, parole) les réalisateurs explorent les différents moyens d'évocation de cet événement, à un âge, une dizaine d'années, où l'on est forcément mal armé conceptuellement pour y faire face. Parallèlement, un émouvant portrait chinois du disparu se forme. Superbe séquence dans une forêt au bord d'un lac, la parole émerge, de manière soudaine et captivante. Des mots d'enfants pour dire la mort : à la fois pauvres, durs et forts... Admirables ici par leur approche cinématographique, il se pourrait bien que Noëlle Pujol et Andreas Bolm figurent au palmarès pour le court-métrage. Ce ne sera sans doute pas le cas de Preparativi di fuga/Preparative to escape de Tommaso Cotronei. Le réalisateur évoque sa Calabre natale sous la forme d'un clip démonstratif poético-musical miné par une intentionnalité de tous les instants.

Télévision du réel [La télévision à l'avant-poste]

En partenariat avec l’INA, Cinéma du réel propose une programmation à partir d’émissions illustres ou oubliées, qui célèbrent ce que fût la télévision de l’exaltation, dans laquelle une interview est une bravade de mise en scène, et où un reportage devient une poésie à écrire. Qui a dit : « Le cinéma fabrique de la mémoire, la télévision de l’oubli » ? (Godard bien sûr !). Cette sélection de programmes issus de la télévision publique des années 60 aux années 80, est certes celle d’un autre temps. Elle sera à l’origine de la résurgence d’un souvenir cathodique pour les plus âgés, ou le pivot d’une découverte précieuse pour les plus jeunes, ceux qui n’ont jamais eu la chance de voir autant de matière cinéma réelle ou idéalisée sur le petit écran.

C’est un programme télé attrayant, articulé autour de catégories se référant soit à des auteurs (Guy Gilles, Marguerite Duras, Jacques Krier, José-Maria Berzosa) soit à des thèmes tout aussi attirants (Les enthousiastes, Les grands-mères, Pour la vie, Les (nouvelles) Grandes personnes,Les Francs-tireuses) que nous aurons le plaisir de voir sur grand écran. Parmi eux, le face à face de deux fumeuses, assises sur des fauteuils en cuir. Ce sont Marguerite Duras et Jeanne Moreau, la première posant des questions à la seconde. Ce portrait miroir réalisé par Roger Pic en 1965, intitulé Jeanne Moreau par Marguerite Duras, commence ainsi : «Et si il n’y avait pas le cinéma ? » … Resterait-il la télévision ? C’est un constat amer que dresse la caméra de Guy Gilles en filmant des cinémas de quartier définitivement fermés dans Ciné-Bijou (1965). « Bientôt il n’y aura plus des cinémas de quartier mais des quartiers de cinéma » annonce la voix abattue du réalisateur qui revient sur les lieux dépéris du temple où il s’initia aux plaisirs du 7ème Art. Cela ressemble à une malheureuse histoire d’amour entre l’homme et le cinéma, à laquelle il donne corps en filmant l’errance d’enfants parmi les débris d’affiches de stars hollywoodienne à la beauté pourtant intacte. Les charmes des visages, c’est aussi ce que filme Chantal Akerman dans Dis-moi (1980). Un reportage qui traverse les âges, à la rencontre de grands-mères juives immigrées, en mémoire à la grand-mère déportée de la cinéaste. Autour d’un café, on écoute le jaillissement des souvenirs, incroyablement précis et romanesques, à partir de l’histoire personnelle de chacune. Ces vies de femmes, parfois émouvantes, sont autant de témoignages que les traces d’une quête intime menée par Chantal Akerman, qui s’y met en scène avec humour. Paradoxalement, dans Zouc c’est quoi ?, qui est le portrait d’une jeune suissesse humoriste, le ton n’est pas à la plaisanterie. Ce qui pourrait n’être qu’une interview frivole dévie vers les profondeurs noires de la nature humaine, sans voyeurisme, avec la seule force d’un montage sensible qui laisse de la place aux silences qui structurent tout entretien mais dont il est courant de se débarrasser. Un portrait touchant, inattendu et respectueux. Et c’est de la télévision. Le champ contre champ improbable d’un homme et d’un tableau pendant trente minutes, c’est aussi de la télévision. Rembrandt : le Retour de l’enfant prodigue de Marcel Teulade (1982), décrit l’émotion absolue de Paul Baudiquey, devant le tableau de Rembrandt Le retour du fils prodigue, dont il n’avait vu jusqu’alors que des reproductions. Analysé dans ces moindres détails par le regard extasié de l’amateur, l’éloquence ne double jamais la sincérité du spectateur qu’il est en premier lieu. A lui de conclure : « Ces tableaux ont beaucoup de choses à nous dire mais à l’intérieur de notre propre parole ». Quand survient le générique, lorsqu’on entend en fond sonore la voix monocorde d’un guide de musée, on ne doute plus du moment privilégié qu’il nous a été donné à voir… et surtout donné en partage.

Le partage. C’est autour de cette notion que se joue la relation privilégié du spectateur à la télévision. Le partage, un principe qui résonne avec l’ambition d’une télévision publique où partager se voudrait défini comme le plaisir de donner et de recevoir.

Laurine Estrade.

Sauvé des ruines : "Job en de hollandse vrijstaat" / "Job and the Dutch Freestate" [compétition internationale]

Job est l'une des pépites précieuses de ce début d'une compétition internationale qui s'annonce déjà particulièrement relevée. Film précieux car il vient de loin, les images datent de 1988, et parce qu'il fut tourné dans l'urgence, avec un matériel disparate attribuant différents statuts à l'image (noir et blanc, couleur), souvent rudimentaire (étrange poésie de la bande-son). Ces données ne retirent donc rien, au contraire, à la valeur esthétique de l'ensemble ; un grain plein de texture et d'aspérité s'en dégage. Le montage renvoie à cette image-matière et il n'est pas étonnant que la sculpture fut le premier medium d'expression de Rosemarie Blank.

La réalisatrice allemande, avec un sens aigu de la composition du plan, capte la fin d'une utopie à laquelle elle prit part. Un squat d'artiste d'Amsterdam vit ses dernières heures, l'assaut de la police est imminent. On découvre un bric-à-brac invraisemblable, l'espace est hérissé de planches, quelques chèvres et même un cochon traînent par-là. Dans le noir et blanc des images du nettoyage du squat, le couleur blanche des casques des assaillants se distinguent ; retour à l'ordre : faire place nette, aseptiser un espace dévolu à l'antithèse de la normalisation sociale. Les locaux sont vidés de leurs occupants à l'exception d'un des leurs : Job. Dans un espace qui se réduit bientôt à une hutte au bord du canal, on assiste à ses agissements obsessionnels effectués avec une impressionnante conviction. Dans une hypothétique quête de pureté, il dispose et redispose des copeaux sur des plaques, on songe fortement à l'agencement d'un monde idéal et à la pratique de l'Art brut. Job devient une figure du naufragé, solitaire et digne parmi les ruines.

Visages/paysages d'une identité : "La Chine est encore loin" [compétition internationale]

La Chine est encore loin en effet, puisqu'il est question de l'Algérie, de son présent, des blessures de son passé et de la projection vers son futur. Le titre fait référence à un haddith de Mahomet, celui-ci y exhorte ceux qui veulent savoir à ne pas hésiter à partir, jusqu'en Chine si besoin. Avant un dernier plan allégorique et pessimiste, la question du départ et de l'exil est sous-jacente, elle constitue le sous-texte permanent de ce film basé sur les question du devenir et de la difficile transmission du savoir et de la mémoire. Le cinéaste filme l'obsession algérienne de la construction d'une identité nationale, pour cela la mémoire de la révolution est déclinée sous de nombreuses formes : les données collectives (commémorations, enseignement...), familiales et individuelles (ce sont souvent des petits-enfants de combattants) sont convoquées. Malek Bensmail renvoie à une réalité algérienne extraordinairement complexe, notamment d'un point de vue culturel : les traces de l'acculturation française, le fait d'être arabo-musulman et l'identité berbère (la langue amzighe) dans les Aurès.

Le centre de gravité géographique de La Chine est encore loin est double. Le premier est la petite ville de Gharissa, située dans les Aurès. Cette dernière est chargée d'histoire pour avoir été le berceau de la révolution, notamment avec le meurtre de Monnerot, l'instituteur qui y enseignait, en 1954. Le second est une classe de jeune gens qui voient l'adolescence se profiler. Un père qui rêve de se marier à une française, la femme de ménage de l'école et un marginal entrent aussi dans l'espace du film. On apprécie la capacité de Malek Bensmail à transcrire la beauté des paysages de cette région reculée ; les couleurs chaudes, les ocres, les jaunes, puis l'azur immaculé du ciel. Le talent de captation des visages, l'usage du gros plan est très fréquent, renvoie à cette beauté rude d'une jeunesse touchée par une dynamique centrifuge qui ressemble à une fatalité dans un pays guetté par le désoeuvrement.

Convulsions : "Revolutsioon, mida polnud" / "The Revolution That Wasn't" [compétition intenationale]

À partir de quelques membres du Parti National Bolchevique (PNB), la réalisatrice estonienne brosse un portrait vibrant et troublant de l'identité russe, entre son présent plombé et ses obsessions passéistes. Les PNB est un alliage rouge-brun que reflète sa bannière semblable à celle des nazis, la faucille et le marteau noirs remplacant la croix gammée. On braille son amour pour la révolution et la mère patrie, pour laquelle on hurle : "oui à la mort!" Le geste de ralliement est au croisement du bras tendu et du poing levé.

Le cadre du simple reportage factuel sur cette formation politique est allègrement dépassé grâce à une narration éclatée, dans le temps et par la multitude de personnages, et une mise en scène minutieuse et malicieuse, même un peu farceuse parfois. Se joue entre ces protagonistes une multitude de drames russes qui renvoient à la littérature du XIXe siècle, à Dostoievski avant tout. Un fils s'éloigne de son père, ce dernier se réfugie dans la religion. Se fomente une révolution d'opérette menée à la fois avec conviction et légèreté par des êtres malmenés par l'ordre poutinien. Il s'agit d'un film fort dans ce qu'il montre d'une Russie engluée dans ses permanences et ses obsessions, ses difficultés voire son incapacité à s'inventer un présent. La violence des rapports politiques et sociaux est au coeur de Revolutsioon, mida polnud, la Russie en a besoin prophétise le pope ultranationaliste nostalgique de la poigne stalinienne. Cet affreux religieux est devenu le directeur de consience du père égaré dont le corps personnifie l'étonnante passion d'être russe, réalité qui s'apparente aussi à un drame poignant.

Le pouvoir à/a la caméra : "Videogramme einer Revolution'' [rétro "Mille lieux"]

Videogramme einer Revolution (1992) est un film, à l’image de ce qui y arrive au régime de Ceaucescu, renversant. Difficile à définir, on pourrait tenter l’appellation de thriller historique documentaire réflexif. Composé de séquences vidéo amateur ou professionnelle (plus de 125 heures d’enregistrement), ce film focalisé sur la période du 21 à 25 décembre 1989 pourrait n’être qu’un très instructif documentaire sur la chute du « Danube de la pensée » ; c’est aussi et surtout un inépuisable objet de pensée à propos du rapport entre image et pouvoir. Les réalisateurs offrent à notre regard, souvent dans leur durée, ces images d’une révolution comme un avertissement et un appel à la vigilance envers elles. Il s’agit aussi d’un questionnement quant à la possibilité d’une mise en image démocratique du réel, d’une révolution en l’occurrence. D’une actualité brûlante, Videogramme einer Revolution dessine aussi une sorte de territoire utopique de l’information par l’image, proche des préoccupations de Peter Watkins auquel il est impossible de ne pas penser, à La Commune (2000) particulièrement.

La première séquence est un plan d’ensemble clandestin qui saisit à l’arrière-plan une manifestation protestant contre le régime. La caméra se tient loin, à distance, elle « est en danger » nous dit une voix-off posée et didactique. Il s’agit là de l’un des deux statuts d’images en présence : des images brutes, dont la seule préméditation est le fait de se saisir des moyens de les enregistrer parce qu’on pressent une « signifiance » dont l’enregistrement s’impose comme une nécessité. D’autre part, on a les images qui entrent dans un dispositif de pouvoir et de mainmise sur les événements. Ici le commentaire ne laisse rien voir et le visible est saturé de sens imposés. Toute la dramaturgie du film procède du fait que l’on suit le rapprochement progressif entre l’image et la révolution, jusqu’à la fusion des deux entités. Un discours de Ceaucescu est interrompu par un incident hors-champ, la diffusion cesse ; une caméra 35 mm chargée d’enregistrer les apparitions du tyran poursuit et se détourne de lui. Ceci plus par curiosité que par conviction, pour s’intéresser à ce qui a bien pu troubler le rassemblement orchestré par les autorités. Ce léger panoramique, bien qu’il ne perçoive rien ou presque, est tout sauf anodin puisqu’il scelle le sort du dictateur : la perte du contrôle de l’image correspond aussi à celle du pouvoir. La caméra, quasiment à son corps défendant, a choisi son camp et l’on sait que la déchéance fut consommée avec la prise du bâtiment de la télévision d’État par les insurgés. En une mue expresse qui laisse songeur, l’organe de propagande se transforme en un organe révolutionnaire.

La caméra est dès lors parmi un événement qu’elle épouse, organise, met en récit et en scène. Elle devient instance de jugement, le dispositif télévisuel se confond avec un tribunal, portant les uns au pinacle, les autres au pilori. Dans les foules d’anonymes hirsutes et ivres de bonheur, les images se chargent bientôt de personnifier la révolution en marche. Les caméras vont organiser le chaos révolutionnaire, le dispositif d’abord chamboulé se normalise ; on passe d’une télévision officielle à une autre avec une rapidité prodigieuse. La mise en scène de la capture des époux Ceaucescu, de leur procès et de leur exécution est particulièrement éclairante à ce sujet. La promesse de ces images, annoncées avec insistance et solennité, vide les rues. Elles seront muettes et légendées par un journaliste en studio. On assiste douloureusement à un retour à l’ordre : tout le monde à la maison, la récréation est terminée. Loin d’un film à thèse, Hans Farocki et Andrei Ujica rendent visible la propension inévitable de l’image à la mise en scène. Les questions sont abyssales. Rendre quelque chose visible, le faire entrer dans un dispositif, n’est-ce pas l’aliéner à une idéologie ? Une image peut-elle être visible et authentique ? Videogramme einer Revolution est une pièce maîtresse et une œuvre nécessaire, d’un grand pessimisme certes, dont on ressort éprouvé mais mieux armé pour affronter les images.

Arnaud Hée (avec la collaboration de Guilhem Tixier)

Le film est projeté le vendredi 6 mars à 14h00 et le samedi 14 au Centre Pompidou, il est accompagné de Détour Ceaucescu de Chris Marker (1990) qui n’a pas pu être visionné.