En partenariat avec l’INA, Cinéma du réel propose une programmation à partir d’émissions illustres ou oubliées, qui célèbrent ce que fût la télévision de l’exaltation, dans laquelle une interview est une bravade de mise en scène, et où un reportage devient une poésie à écrire. Qui a dit : « Le cinéma fabrique de la mémoire, la télévision de l’oubli » ? (Godard bien sûr !). Cette sélection de programmes issus de la télévision publique des années 60 aux années 80, est certes celle d’un autre temps. Elle sera à l’origine de la résurgence d’un souvenir cathodique pour les plus âgés, ou le pivot d’une découverte précieuse pour les plus jeunes, ceux qui n’ont jamais eu la chance de voir autant de matière cinéma réelle ou idéalisée sur le petit écran.

C’est un programme télé attrayant, articulé autour de catégories se référant soit à des auteurs (Guy Gilles, Marguerite Duras, Jacques Krier, José-Maria Berzosa) soit à des thèmes tout aussi attirants (Les enthousiastes, Les grands-mères, Pour la vie, Les (nouvelles) Grandes personnes,Les Francs-tireuses) que nous aurons le plaisir de voir sur grand écran. Parmi eux, le face à face de deux fumeuses, assises sur des fauteuils en cuir. Ce sont Marguerite Duras et Jeanne Moreau, la première posant des questions à la seconde. Ce portrait miroir réalisé par Roger Pic en 1965, intitulé Jeanne Moreau par Marguerite Duras, commence ainsi : «Et si il n’y avait pas le cinéma ? » … Resterait-il la télévision ? C’est un constat amer que dresse la caméra de Guy Gilles en filmant des cinémas de quartier définitivement fermés dans Ciné-Bijou (1965). « Bientôt il n’y aura plus des cinémas de quartier mais des quartiers de cinéma » annonce la voix abattue du réalisateur qui revient sur les lieux dépéris du temple où il s’initia aux plaisirs du 7ème Art. Cela ressemble à une malheureuse histoire d’amour entre l’homme et le cinéma, à laquelle il donne corps en filmant l’errance d’enfants parmi les débris d’affiches de stars hollywoodienne à la beauté pourtant intacte. Les charmes des visages, c’est aussi ce que filme Chantal Akerman dans Dis-moi (1980). Un reportage qui traverse les âges, à la rencontre de grands-mères juives immigrées, en mémoire à la grand-mère déportée de la cinéaste. Autour d’un café, on écoute le jaillissement des souvenirs, incroyablement précis et romanesques, à partir de l’histoire personnelle de chacune. Ces vies de femmes, parfois émouvantes, sont autant de témoignages que les traces d’une quête intime menée par Chantal Akerman, qui s’y met en scène avec humour. Paradoxalement, dans Zouc c’est quoi ?, qui est le portrait d’une jeune suissesse humoriste, le ton n’est pas à la plaisanterie. Ce qui pourrait n’être qu’une interview frivole dévie vers les profondeurs noires de la nature humaine, sans voyeurisme, avec la seule force d’un montage sensible qui laisse de la place aux silences qui structurent tout entretien mais dont il est courant de se débarrasser. Un portrait touchant, inattendu et respectueux. Et c’est de la télévision. Le champ contre champ improbable d’un homme et d’un tableau pendant trente minutes, c’est aussi de la télévision. Rembrandt : le Retour de l’enfant prodigue de Marcel Teulade (1982), décrit l’émotion absolue de Paul Baudiquey, devant le tableau de Rembrandt Le retour du fils prodigue, dont il n’avait vu jusqu’alors que des reproductions. Analysé dans ces moindres détails par le regard extasié de l’amateur, l’éloquence ne double jamais la sincérité du spectateur qu’il est en premier lieu. A lui de conclure : « Ces tableaux ont beaucoup de choses à nous dire mais à l’intérieur de notre propre parole ». Quand survient le générique, lorsqu’on entend en fond sonore la voix monocorde d’un guide de musée, on ne doute plus du moment privilégié qu’il nous a été donné à voir… et surtout donné en partage.

Le partage. C’est autour de cette notion que se joue la relation privilégié du spectateur à la télévision. Le partage, un principe qui résonne avec l’ambition d’une télévision publique où partager se voudrait défini comme le plaisir de donner et de recevoir.

Laurine Estrade.