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Vers l'Est : "Was übrig bleibt/Left Behind" de Fabian Daub et Andreas Gräfenstein et "Robinsons of Mantsinsaari" de Victor Asliuk [Compétition internationale]

Presque dans une ambiance de baguenaude, obtenue grâce à une musique farceuse, on suit dans le court-métrage Was übrig bleibt les agissements de braconniers de la houille en Haute-Silésie. Le charbon affleure le sol, il n’y a qu’à creuser pour ces contrebandiers jouant au chat et à la souris avec les autorités, du fait d’un commerce parfaitement proscrit. Il s’agit d’une stratégie de survie dans cette région noire et laborieuse qui n’en a pas fini de se remettre de la période post-communiste. Fascinante scène où l’on découvre les deux travailleurs au travail au fond d’un puit clandestin, le souffle court (inutile de dire que la chose est d’une extrême dangerosité, pas seulement pour les poumons) et les outils produisent une matière sonore très musicale pleine de vie et de souffrance. Mais Lukasz et Jacek, comme bien d’autres, prennent la liberté de l’illégalité pour se tenir droits et fiers.

L’île des Robinsons of Mantsinsaari, d’abord finnoise puis devenue Russe après 1944, a accueilli une trentaine de familles et bien davantage de bagnards en 1952. Il reste aujourd’hui deux occupants qui ne se parlent pas (plus ?) : un Biélorusse et un Finnois. On découvre le premier, Alexej, dans son intérieur : photos de Lénine, de femmes à poil et de Loukatchenko, drapeaux biélorusses y sont disposés. Les deux sont des arpenteurs, l'un de la terre, l'autre de l'eau, de cette île où la nature reprend ses droits sur les vestiges des temps révolus. Sans que cela soit infamant, l’espace, les éléments et les animaux, un cheval et deux chiens, sont filmés avec la même valeur que les deux bougres. Déjà primé du Cinéma du Réel en 2002 pour le court-métrage Kola, Victor Asliuk sait y faire pour épouser le rythme de la nature, pour capter les lumières de l’aurore ou le bruissement d’un vent menaçant. La relation au monde du cinéaste n’est pas sans rappeler celle de Volker Koepp (Grand Prix l’an dernier pour Holunderblüte), la prise de parole en moins puisque l'on a affaire à des taiseux. On assiste à un dérèglement absurde du réel (un tracteur tiré par un cheval) dans cet environnement confiné où Chappi, le chien du Finnois, fait figure de trait d’union et de médiateur entre les deux trappeurs. Nul renseignement sur les cause de la discorde, mais le spectateur dispose d’un potentiel bien fourni pour se raconter l’histoire de ces deux-là.

Cimetières des rêves américains : "California Company Town" de Lee Anne Schmitt [compétition internationale]

Le contenu de la programmation ne laissait guère planer le doute : les Etats-Unis vont être autopsiés sous toutes les coutures en cette année édition 2009, la fin de l’ère Bush évidemment (Redemption de Sabrina Wulff, Americana de Topaz Adizes) ainsi que la fameuse crise qui n’en finit plus de se déployer (Below Sea Level de Gianfranco Rosi), là-bas et ailleurs. California Town Company n’a pas fait l’unanimité, mais les convaincus ont appuyé franchement leurs applaudissements. Il s’agit d’une visite stupéfiante de cet État qui personnifie l’étape ultime de la conquête du territoire et de l’American Dream. De villes déchues en contrées vidées de toute présence humaine, Lee Anne Schmitt expose les affres du libéralisme et de la privatisation des lieux : villes fantômes, nature pillée et contaminée, friches industrielles, complexes militaro-industriel de la guerre froide aujourd’hui désaffectés. Autant d’espaces qui ne durent que le temps du profit et qui semblent avoir été vampirisés et dévitalisés, comme atteint d’un invisible et terrifiant virus toxique.

Le propos est osé, proche d’une radicalité que l’esthétique accentue. Une voix-off dirige l’itinéraire, elle présente froidement le pedigree de sites bâtis par les compagnies privées qui allaient jusqu’à détenir le seul syndicat autorisé. Seuls quelques travellings viennent rompre la fixité des images en 16 mm ; les lieux sont remarquablement saisis, grâce à un sens du cadre et de la durée. La démarche, tout à fait assumée, renvoie clairement aux films politiques et contestataires des années 1960 et 1970. En faisant appel à l’esthétique des propagandes commerciales des années 1950 (dont le moindre n’est pas le film promotionnel narré par Ronald Reagan et financé par une compagnie pétrolière), un jeu de miroir et de contrepoint iconographique s’organise. La matière sonore bruitiste et entêtante, ponctuée de discours édifiants contredits par l'image, accentue l’idée de cauchemar. La déambulation aboutit dans la Silicon Valley, lieu propret et prospère de l’utopie des hautes technologies faisant suite à celle de l’industrie. Et il faudrait être bien naïf pour y voir la promesse d’un avenir radieux.

Un samedi au Cinéma du Réel [compétition internationale et panorama français]

Maux pour maux

Ecchymoses de Fleur Albert prend place dans la compétition française, il ne manque pas de charme mais on reste sur un sentiment mitigé. Des adolescents défilent devant une infirmière scolaire débordante d'humanité, une galerie des tourments adolescents est dressée ; il s'agit du lieu des bobos et le réceptacle de maux plus profonds, ceux de l'âme. On s'émeut et on sourit, mais la narration manque de respiration et de surprise une fois le film installé. Un geste cinématographique plus affirmé, en terme de point de vue et de traitement de l'espace, aurait sans doute donné plus de force à Ecchymoses.

Maux sociaux

Parador Retiro/Retiro Shelter (compétition internationale) de Jorge Leandro Colàs a nécessité trois ans de tournage à Buenos Aires. Parador Retiro est un foyer qui s'avère le réceptacle de la misère et de la marginalité d'un pays qui se relève mais dont les inégalités sociales sont particulièrement creusées. Avec un repas, une douche, un foyer et des soins médicaux, l'institution permet de maintenir une certaine dignité. Le premier plan donne le ton de ce documentaire basé sur l'observation. L'immense hangar est saisi dans sa diagonale, impressionnante perspective que ces rangées de lits formant un dédale. L'état de présence au monde est parfois faible, certains produisent des constructions mentales confuses et paranoïaques. L'irruption d'un thésard permet à Jorge Leandro Colàs d'instaurer à deux reprises un dispositif apparenté à l'entretien : comment êtes-vous arrivé ici? Mais son souci est ailleurs : saisir les contorsions des corps pour se maintenir, tant bien que mal, debout et dans leur condition d'homme.

Wang Bing complet : même pas mal!

Ce n'est pas peu dire que le public est au rendez-vous pour cette édition 2009. Et quand se profile la projection du dernier film de Wang Bing en compétition internationale, L'Argent du charbon, la foule est carrément impressionnante. Le verdict tombe : complet. Mais votre obligé avait pris ses précautions... Après un détour par une fiction (Brutality Factory, segment du film collectif L'État du monde), Wang Bing revient à l'enregistrement du réel et suit la route du charbon de son extraction dans la province du Shanxi jusqu'à son débouché portuaire de Tianjin. À l'Ouest des rails était basé sur un lieu, sa destruction et ses couches humaines et temporelles. Le cinéaste, en filant le train de ce charbon, se situe ici dans le déplacement entre une multitude de lieux. La caméra est toujours accroché au corps de Wang Bing, les deux entités semblent confondues pour saisir les êtres au travail, des corps noircis parfois spectraux, et la transaction commerciale sous le signe de l'invective et de l'intimidation. Un tableau stupéfiant des rapports sociaux et économiques chinois nous est livré. Un petit regret tant le travail du cinéaste chinois gagne en amplitude avec le temps, le film aurait gagné à être plus long...

Mots pour mort

Alle Kinder bis auf eines/Tous les enfants sauf un (compétition internationale) de Noëlle Pujol et Andreas Bolm est le portrait d'un groupe de gamins hongrois touché par la mort d'un des leurs, Karsci. Avec un matériau disparate (dessins, jeux d'enfants, parole) les réalisateurs explorent les différents moyens d'évocation de cet événement, à un âge, une dizaine d'années, où l'on est forcément mal armé conceptuellement pour y faire face. Parallèlement, un émouvant portrait chinois du disparu se forme. Superbe séquence dans une forêt au bord d'un lac, la parole émerge, de manière soudaine et captivante. Des mots d'enfants pour dire la mort : à la fois pauvres, durs et forts... Admirables ici par leur approche cinématographique, il se pourrait bien que Noëlle Pujol et Andreas Bolm figurent au palmarès pour le court-métrage. Ce ne sera sans doute pas le cas de Preparativi di fuga/Preparative to escape de Tommaso Cotronei. Le réalisateur évoque sa Calabre natale sous la forme d'un clip démonstratif poético-musical miné par une intentionnalité de tous les instants.