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Onde de choc : "Gyumri" de Jana Sevcikovà [compétition internationale]

En 1988, la ville de Gyumri fut détruite par un séisme. Pour un tiers, les victimes (de 25 000 à 80 000) sont composées d'enfants. Vingt ans plus tard, la cinéaste tchèque filme un deuil impossible et la vie malgré tout. Dans la séquence d'ouverture, la ville, comme gommée, est remplacée par des paysages pastoraux. Suivent des images d'archives à la facture rossellinienne, dignes d'Allemagne année zéro, qui documentent le drame.

Puis vient le temps de la parole, des témoignages souvent frontaux ; les yeux des parents sont plongés dans l'objectif de la caméra, ici véritable medium, comme une adresse aux morts. On découvre des cultes secrets, des rituels parfois morbides, des stratégies de communication avec les morts, notamment à partir des objets qui furent en leur possession le jour du séisme. Selon une tradition arménienne qui consiste à nommer les enfants du nom d'un mort, beaucoup des nouveaux-nés l'ont été de celui des victimes. Ces dernières se perpétuent dans le corps d'un autre, l'un des frères dit ne former d'une seule et même âme avec son prédécesseur.

Le filmage est des plus soignés, notamment lorsque Jana Sevcikovà déambule dans un logis vide, comme si un fantôme allait surgir. Aussi les panoramiques, travellings et même quelques plans à la grue témoignent des cicatrices et des plaies de Gyumri. On apprend que de nombreux habitants estiment qu'il ne s'agissait pas d'un tremblement de terre et reporte la faute sur l'URSS. Quoiqu'il en soit, on rejoint une construction mythique au sein de laquelle ces enfants sont des figures de sacrifiés.

Dessine-moi un cirque : "Above Jorden, under Himlen/Above the Ground, Beneath the Sky" de Simon Lereng Wilmont [Compétition internationale]

Il s'agit d'un film simple et plein de grâce, marqué par une dureté sous-jacente : un jeune acrobate cairote d'environ dix ans rêve d'appartenir au Cirque National Égyptien. Il pratique l'icarianisme, discipline consistant à voltiger sous l'effet des pieds d'un partenaire, ici le massif Kamal, allongé sous lui. L'usage du gros plan fait merveille pour saisir les entraînements, les performances sont déconstruites pour laisser apparaître les détails des contorsions du corps. La tristesse d'un enchaînement mal accompli ou le rictus pudique et contenu d'un contentement s'inscrivent sur le visage angélique. Avec des plans plus larges, la caméra le présente aussi dans son quotidien et son intimité, on ressent une très belle relation de confiance et de complicité entre le filmeur, qui fut lui-même acrobate, et son sujet. Over Jorden, under Himlen est un film limpide sur la conviction des rêves d'enfant, tout en laissant ouverte la question du devenir adulte de ce corps agile et léger.

Possibles iraniens : "A People in the Shadows" de Bani Khoshnoudi [Compétition internationale]

Dresser un portrait de Téhéran est un véritable défi tant la société iranienne est marquée par une insondable complexité. La réalisatrice immigrée aux Etats-Unis depuis 1979 y répond avec patience, par petites touches, en faisant émerger la parole des habitants, en se mettant aussi à l’écoute du pouls de la mégapole de 14 millions d’habitants, de ses flux et de son architecture. L’organisation d’un jeu de miroir entre le passé, la révolution de 1979 et la guerre contre l’Irak, et le présent est également convoqué. A People in the Shadows est en effet chapitré comme suit : « Cercueil d’aujourd’hui », « Martyrs de demain » et « Fantôme d’aujourd’hui ».

Un zapping télévisuel s’intercale, on y perçoit tous les possibles de l’Iran du présent ; une série à l’eau de rose, de l’information en continu, une chaîne de télé-achat puis une de télé-prière s’y déploient. Dans un pays où le mot d’ordre officiel demeure que « le sang des martyrs purifie la société », les images de Bani Khoshnoudi portent une chose et sa contradiction. La langueur du rythme donne la précieuse possibilité de penser et on navigue perpétuellement entre deux impressions. Une belle démarche documentaire qui laisse entrevoir tous les possibles d’une société tiraillée.

PS : le film est projeté le vendredi 13 mars à 18h et le samedi 14 à 17h15