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Complaisance du passé : "Diffamation" de Yoav Shamir [Compétition internationale]

Yoav Shamir, réalisateur israélien, débarque au siège de l’ADL, Anti-Defamation League, agence de lutte contre l’antisémitisme. Il a l’air un peu naïf et plein de bonne volonté pour faire un film sur ce qu’est l’antisémitisme aujourd’hui. On pourrait s’attendre à un parcours haletant d’un pays à l’autre pour capter les débordements et les idées reçues. Or il apparaît bien vite que l’idée reçue n’est peut-être pas là où on l’attendait. L’ADL ne fonctionnerait pas sans l’antisémitisme et il pourrait bien qu’elle tire un certain profit du phénomène, voire l’exagère parfois. Parallèlement à son séjour auprès Abraham Foxman, le président de l’ADL, Shamir suit le voyage très initiatique de jeunes Israéliens en Pologne sur les traces des victimes de la Shoah. Ce voyage dans la mémoire se révèle vite un lavage de cerveau, des « éducateurs » se chargeant de bien mettre dans la tête des adolescents que la Pologne est un danger pour les juifs, que les néo-nazis s’y promènent et que d’une manière générale, une bonne partie du monde est antisémite.
A travers ses rencontres, Shamir fait entendre des voix discordantes qui décrivent l’antisémitisme comme – pour une part – un fantasme résultant du souvenir plus ou moins habilement entretenu des persécutions qu’ont connu les juifs à travers l’histoire. Fantasme largement encouragé par les media, et qui selon les interviewés et l’auteur, serait aussi souvent un business. C’est la thèse de Norman G. Finkelstein dans son livre L’industrie de l’Holocauste (2002). Mais Yoav Shamir, s’il est dommage qu’il ne laisse pas les membres de l’ADL réagir à cette question et ne montre forcément qu’un morceau de l’iceberg, ne cherche finalement pas à polémiquer, plutôt à faire évoluer les mentalités. Dans un procédé un peu énervant qui fait formellement ressembler le film à un reportage télévisuel, Shamir parle beaucoup plus de ses interrogations en voix-off qu’à ceux qu’il rencontre, souvent d’eux-mêmes éloquents. Arrêts sur image, effets et montage dynamisants, coups de zoom qui laissent le spectateur inactif, le film a pourtant le culot et le mérite de remettre en question une tendance générale : le culte du passé et de la mémoire, qui, trop poussé, produit exactement l’inverse de l’effet escompté.

Murs-murs : "La Cité des Roms" de Frédéric Castaignède [Panorama français]

Avec la Roumanie et la Slovaquie, la Bulgarie compte la plus grande communauté Rom, minorité transnationale d'environ 10 millions d'individus en Europe. Frédéric Castaignède a posé sa caméra dans le "quartier" de Nadejda dans la ville de Sliven. Les mots ségrégation et ghetto ne sont pas de trop pour décrire une situation qui provoque un saisissement visuel : des murs d'enceinte rehaussés de barbelés enserrent des rues défoncées et misérables où traînent beaucoup d'enfants et quelques vieilles lada. Un passage souterrain passant sous la gare relie la Cité à l'agglomération. La qualité du film est de ne pas se situer dans la folklorisation (les us et coutumes) ou dans la simple dénonciation, mais de placer la question sur la place publique de la ville de Sliven et sous le regard du citoyen-spectateur. Ceci en montrant le travail de déségrégation scolaire, les Roms ont des écoles séparées, mené par une ONG Rom. Puis c'est l'heure des élections ; les candidats redécouvrent cette minorité et draguent leur vote dans d'atroces manoeuvres : achat de voix pour l'un (ah! les footballeurs reconvertis dans la politique...) et démagogie forcenée pour l'autre. Si les scènes tournées dans le café Stefka s'avèrent peu convaincantes, ce documentaire a le mérite d'ouvrir une fenêtre qui refuse le manichéisme pour mettre en valeur toute la complexité de la situation. Frédéric Castaignède s'attache à montrer les nombreuses frontières, les invisibles n'étant pas les moindres : rejet contre méfiance, culture du préjugé et alimentation de celui-ci par les victimes de la ségrégation.